L’expédition 48° Nord
Lauréat 2008 des Bourses de l’Aventure Direct Medica
Tour du monde écologique à la force humaine : Expédition 48° Nord
Je m’appelle Jean-Gabriel Chelala. J’ai 29 ans et suis chef d’entreprise, ingénieur de formation. J’ai achevé le 12 décembre 2009, un tour du monde inédit à la force humaine entrepris deux ans auparavant.
Je suis né au Liban et j’ai vécu à Beyrouth durant les conflits des années 80. Nous avons rejoint la France en 1990 laissant tout derrière nous. Plus tard, j’ai rejoint les Scouts de France qui m’ont donné l’occasion de voyager et de réaliser des aventures qui me semblaient extraordinaires.
En atteignant la majorité, j’ai décidé de continuer à monter des projets et à vivre des aventures. Alors étudiant, j’ai préparé des expéditions en équipe ou en solitaire, que j’ai financées par des subventions et des sponsors. Chaque expédition avait un message et était suivi de conférences notamment destinées aux enfants. Mon objectif personnel était de toujours repousser mes limites. De la randonnée, je suis passé à l’alpinisme, puis aux sommets, allant jusqu’à atteindre 7 000 mètres d’altitude. Je cherchais continuellement à dépasser les barrières.
En entrant dans la vie active en tant d’ingénieur bâtiment, j’ai continué à entreprendre des expéditions, mais j’ai cherché à aller encore plus loin. Très inspiré par les aventures de Mike Horn et celles de la Société des Explorateurs Français, j’ai voulu centrer mon nouveau défi sur la notion d’énergie humaine. Petit à petit, l’idée de réaliser un tour du monde en ne faisant appel qu’à sa force s’est dessinée.
Après deux ans de préparation, j’ai pris le départ de l’expédition 48° Nord, le premier tour du monde écologique qui devait montrer que l’énergie humaine est notre première source d’énergie et qu’elle peut à elle seule déplacer des montagnes.
Le 13 janvier 2008, sous le Parvis Notre Dame de Paris, je me suis lancé à vélo.
1ère étape : Paris – Portugal à vélo
Difficile de décrire ce que je ressens en donnant mes premiers coups de pédales. Un mélange d’excitation, de libération, mais aussi de peur et d’inquiétude. Je roule en banlieue et je m’apprête à parcourir plus de 30 000 kilomètres autour de la planète. 21 jours plus tard et 2 176 km, je suis au Portugal.
2e étape : Traversée de l’Atlantique en cyclomer
Après 5 semaines de déboires administratifs (où je me demande si mon expédition ne va pas s’arrêter là), je largue les amarres, avec la ville de Lagos comme nouveau partenaire. Première nuit de ma vie en mer (j’ai en effet que très peu d’expérience et c’est dans un café parisien, un jour avant le départ que j’apprends à lire une carte marine) et premières frayeurs. Je traverse le rail de cargos de Gibraltar, véritable autoroute des mers. Je pédale toute la nuit pour éviter les pétroliers. Une nuit effroyable. A ce moment, on donnerait cher pour être loin, mais la seule chose à faire, c’est sortir vivant. Au petit matin, j’écris sur le toit de ma cabine : « calme, concentration, lucidité ». Ces 3 mots là m’aideront à passer chaque épreuve tout au long de mon expédition.
Durant 4 jours, mon téléphone ne fonctionne plus. En France, la panique commence à gagner mes proches et mon équipe. L’arrivée d’une tempête m’oblige à faire escale au Maroc, dans le port de Safi. Nouveau départ après 3 semaines d’une longue et interminable attente. Mais cette fois, un cétacé arrache mon gouvernail. Escale aux Canaries où je finis à la nage en poussant mon bateau pour m’abriter dans une crique. Une fois de plus, je me demande si mon expédition ne va pas s’arrêter là, ou du moins je me demande comment je vais pouvoir m’en sortir. Mais à Punta Mujeres, tous les villageois s’unissent pour me permettre de réparer et de repartir. Un moment unique.
Puis c’est enfin le départ pour le grand bain. 65 jours de solitude parsemés de rencontres avec des dauphins, des baleines et 4 poissons qui parcourent à l’ombre de mon cyclomer les 3.000 milles nautiques qui me séparent de Saint Martin. Une seule et unique émouvante rencontre avec un cargo vénézuélien faisant route depuis la Méditerranée. 20 minutes d’échange par radio, puis la solitude et le silence à nouveau. Des moments difficiles également, comme lorsque le vent tombe et me laisse sur place sans aucun mouvement, sans aucun bruit aux alentours.
Le 3 juillet 2008, j’accoste dans le petit port d’Oyster Pond à Saint Martin. Mon ordinateur a rendu l’âme 3 jours auparavant et c’est grâce au Cross Antilles Guyane que j’arrive à m’orienter pour entrer dans le port à 4h du matin, surfant sur les vagues entre coraux et récifs. J’établis un record du monde en battant le précédent record de plus de 3 semaines.
Saint Martin, où je découvre une population accueillante et chaleureuse qui m’adopte et m’encourage le jour du départ. Je suis arrivé seul et je repars en étant connu et soutenu par toute l’île. Je repars également avec 2 nouveaux sponsors et devenant ambassadeur du Rotary Club de Saint Martin. Devant moi, il reste à longer les îles Vierges, la République Dominicaine, Haïti et Cuba avant d’atteindre la Floride. Mais la saison cyclonique rend ma progression difficile avec une température dépassant les 50°C et une eau à 30°C. je longe des rails de cargos, de bateaux de croisière et de tourisme. Depuis le détroit de Gibraltar, je suis devenu beaucoup plus expérimenté et crains moins ces monstres des mers, lorsqu’ils passent à quelques centaines, voir de dizaines de mètres de mon frêle esquif.
Le 12 août, je touche le sol américain établissant un nouveau record du monde pour la traversée de l’Atlantique avec escale en 107 jours 2 heures et 40 minutes. Par erreur, j’accoste sur le quai d’une base militaire. Après un interrogatoire musclé, je suis libéré et savoure la fin de la 2e étape.
3e étape : La traversée du continent américain à vélo
Le 9 septembre, démarre la 3e étape de l’expédition. J’entame la traversée du continent nord américain sur un vélo couché, plus rapide et plus efficace sur les grands axes américains.
Au travers des kilomètres qui défilent, c’est toute l’histoire du nouveau continent que je traverse. Atlanta, la ville qui a vu grandir Martin Luther King, auteur du célèbre « I have a dream », le coeur de la musique américaine à Nashville, l’histoire des pionniers lancés vers le « Fast West » à Saint Louis, la mythique route 66, la région natale d’Abraham Lincoln, Chicago la ville de Barack Obama en pleine élection présidentielle ou encore Milwaukee, fief du constructeur Harley Davidson. L’accueil des américains est sans pareil. Il suffit que je fasse mes courses pour qu’on m’invite à passer une soirée.
Tout au long de mon parcours, je donne des conférences au sein des Rotary Club que je traverse, me permettant de gagner un peu d’argent. Les membres du Rotary Club de Fort Lauderdale iront jusqu’à se charger du rapatriement de mon bateau en France.
Puis c’est le Canada, les grandes étendues, la nature sauvage, les exploitations pétrolières et enfin le grand nord, sauvage, hostile, où la faune prend le dessus sur l’homme. La sensation d’immensité que je ressens sur l’Alaska Highway est la même que celle que j’ai pu ressentir sur l’Atlantique. Une fine couche de glace et des arbres à perte de vue, me rappellent à quel point je suis insignifiant face à la force de la nature.
Sur ma route, je croise des bisons, des loups, des renards blancs, des caribous. Un matin, lancé à pleine vitesse dans une descente, je m’arrête in extremis devant un orignal stationné en plein milieu de la chaussée.
Mais l’Alaska Highway, c’est également l’histoire de l’Amérique et des américains qui l’ont construite pour atteindre le point le plus à l’ouest de notre planète.
Le 10 novembre, je mets un point-virgule à mon expédition, après 7 236 km et 64 jours. L’arrivée des glaces ne me permet pas de franchir la mer de Béring. Je suis bloqué à Whitehorse.
Mon programme initial devait m’amener en Alaska en août. Mais les retards accumulés ne m’ont pas permis d’atteindre mon objectif. Je décide alors de rentrer en France durant la période hivernale pour me permettre de trouver de nouveaux partenaires.
4e étape : Descente de la Yukon River en kayak
Le 21 mai 2009, je me lance en kayak juste après le dégel de la célèbre rivière. De l’histoire des Amériques, je découvre à présent celle des chercheurs d’or, descendant « la Grande Rivière » en quête de gloire et de richesse.
Au niveau du cercle polaire, la nuit n’existe plus, tout comme les repères d’une vie citadine. Seule est présente la nature sauvage, celle des oies volants au raz de l’eau, celle des castors, des ours, des élans, des orignaux qui viennent boire et se rafraîchir sur les bords de la Yukon River. Le spectacle est grandiose. Le mélange des couleurs variant suivant l’évolution du soleil qui ne se couche plus est magique.
Mais en Alaska, le sauvage s’approche de l’extrême. Victime d’une infection de la gorge, je reste durant 2 jours fiévreux, assommé par la maladie et seul dans ces grands espaces, avant de tomber par chance sur une clinique dans un village de 50 indiens. Je manque de chavirer à 2 reprises, l’eau commençant à entrer dans mon cockpit, je me fais attaquer par des nuages de moustiques, évite de peu les griffes d’un grizzli posté sur la berge, droit dans ma trajectoire. La nature sauvage ne pardonne aucune erreur. Parfois large de plusieurs kilomètres, la Yukon River peut être redoutable.
Je navigue sur les eaux fraîches de la rivière passant d’un village à un autre, découvrant l’histoire de ces indiens du bout du monde, chasseurs, pêcheurs, vivant en totale harmonie avec la nature. En approchant du delta, je quitte les indiens pour rejoindre les esquimaux. Autre culture, autres coutumes, mais le même amour et le même respect de la nature. Invité à une pèche nocturne par Mike, un esquimau, j’apprends à pêcher le saumon royale, à le couper et à le préparer pour être fumé durant 2 à 3 semaines. Nous péchons toute la nuit en mangeant les oeufs de poissons frais.
Après 2.783 kilomètres et 26 jours de navigation, j’atteins la mer de Béring.
5e étape : L’étape de tous les dangers
A Emmonak, les températures descendent. Nous sommes en été et pourtant, je vois de la neige. Profitant d’une fenêtre météo, je prends le départ de la mer de Béring à bord de mon kayak. Un kayak de série sur lequel nous avons apporté quelques modifications pour le rendre habitable et sur.
Premier objectif avant la Sibérie, rejoindre l’île Sainte Lawrence à quelques 100 milles nautiques du continent. Mes prévisions donnent 3 jours de navigation. En sortant du delta, les vents et courants me baladent du nord au sud, d’est ou ouest. Je lutte sans relâche pour me décoller de la côte. Sur ma route, je croise des baleines, des phoques et de nombreux oiseaux qui ont 100 fois plus de chance de survivre que moi. L’eau à est 3°C et seul quelques millimètres de fibres de verre me séparent de l’abîme sombre et glacial de cette mer. Certains jours, le vent tombe et la surface de l’eau devient aussi plate qu’une autoroute. Des odeurs de poissons morts se font régulièrement sentir, une odeur de mort à vous glacer le sang. Je me sens tout petit, insignifiant. Je me sens seul au bout du bout du monde, là où personne ne viendrait me chercher. La sensation de vivre suspendu à un fil de soie est omniprésente.
Après 7 jours de mer, enfermé dans un espace de vie plus petit qu’un cercueil, j’approche de l’île. J’ai déjà 186 milles nautiques au compteur. A 16h, j’aperçois les premiers reliefs enneigés. Depuis mon départ, la température extérieure n’est jamais montée au-dessus de 5°C. Plus que quelques heures de pagaie avec, d’après ce qu’annonce mon routeur, un vent à 15 noeuds dans mon dos.
A 21 heures, les vents annoncés à 15 noeuds passent à 20, puis 30, puis 40 noeuds. En quelques secondes, les vagues prennent de la hauteur allant jusqu’à 6, voir 7 mètres. Le vent souffle de toutes ses forces. Je m’enferme et me concentre sur tout ce qui m’entoure. Je ferme les yeux pour mieux écouter le vent, les vagues, les craquements, le moindre petit bruit dans un vacarme égal à un 747 au décollage. La pression chute à toute vitesse. Sur l’écran de mon GPS, je suis l’évolution de ma trajectoire. J’ai froid, j’ai peur, je souffle comme un animal qu’on amène à l’abattoir.
Après 36 heures de lutte acharnée, les gardes côtes américains volent au-dessus de mon embarcation. J’abandonne mon kayak et nage jusqu’au panier de l’hélicoptère. Je laisse derrière moi l’espoir de réussir mon pari, mais sauve ma vie. La déception est grande. Devoir abandonner n’était pas au programme de mon expédition, mais surtout, je me demande bien sur le moment, comment je vais pouvoir poursuivre mon aventure. Je sais pas expérience que même si je me dis qu’il doit y avoir une solution pour poursuivre (car ce n’est pas la première fois que je pense terminer mon expédition ici et pourtant j’ai toujours poursuivi), je me demande bien cette fois-ci quelle sera cette solution !
Au téléphone, mon routeur m’informe ne jamais avoir vu cette tempête sur ses écrans. Je comprends que ce n’était qu’un simple coup de vent pour elle … Cette mer sent la mort.
A peine remis de mon sauvetage, je me mets en quête d’une solution pour poursuivre mon aventure. Je tente de trouver des pécheurs, des personnes qui feraient le trajet d’une manière ou d’une autre vers la Sibérie. Je croise même une autre expédition en partance pour le détroit du Béring. Mais aucune solution n’est exploitable pour rejoindre la Sibérie, même si depuis mon sauvetage, je fais la une des médias américains et de nombreuses personnes m’apportent leur aide et leur soutien. Finalement, aidé par la Consule de France en Alaska, je n’ai pas d’autre choix que de prendre un avion pour rejoindre le continent eurasien. De toute façon, il n’est pas question d’abandonner.
6e étape : 11.000 kilomètres pour la France
Je me lance à vélo de Khabarovsk, à quelques centaines de kilomètres de Vladivostok. Devant moi, la Tour Eiffel pointe pour la première fois le bout de son nez.
A vélo, j’entre dans le coeur de la Sibérie profonde, à l’est du reste du monde. Je découvre une population chaleureuse et accueillante et apprends progressivement à parler russe. Les 3.000 premiers kilomètres sont riches en rencontre. Mais sur les bords du lac Baïkal, le comportement des gens change. J’entre alors dans une période de solitude, longue et interminable où l’ignorance des gens me permet de comprendre à quel point on peut se sentir seul parfois. Je découvre à quel point l’alcool est le fléau de ce pays. Vodka et bière du matin au soir. 2 hommes me braquent même un jour pour obtenir l’équivalent d’1 euro pour acheter de quoi boire.
En passant les Monts Oural, j’entre progressivement en Europe. Le froid donne ses premières neiges et continue de pédaler aussi vite que possible pour rejoindre la ligne d’arrivée. Chaque matin devient de plus en plus difficile. L’aventure, même si elle n’est pas achevée se trouve à présent derrière moi.
Le 12 décembre, je foule à nouveau le sol parisien. Que de souvenirs, que de rencontres et d’aventures. Accueilli par le public et Gérard d’Aboville au salon nautique, je savoure pleinement la fin de l’expédition. Pratiquement 2 ans se sont écoulés depuis le départ. [...]
Jean-Gabriel Chelala