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Sylvain Tesson

Février 2010
Retour en Sibérie :

Sylvain Tesson s’apprête à vivre en ermite pendant quelques mois sous le toit d’une cabane de rondins qu’il a acquise en Sibérie sur les bords du lac Baïkal, dans un endroit très isolé, à trois journées de marche de la première piste. Son séjour sera l’occasion d’écrire sur le thème de la solitude, du retranchement, du silence et de la longue tradition russe du recours aux forêts. En quelque sorte cette expérience s’apparente à une résidence d’auteur dans la Villa Médicis du moujik.

Le Goncourt de la Nouvelle 2009
a été attribué à Sylvain Tesson
le 12 mai
pour son recueil : Une vie à coucher dehors , Collection blanche, Gallimard, mars 2009.
« En Sibérie, dans les glens écossais, les criques de l’Égée ou les montagnes de Géorgie, les héros de ces quinze nouvelles ne devraient jamais oublier que les lois du destin et les forces de la nature sont plus puissantes que les désirs et les espérances. Rien ne sert à l’homme de trop s’agiter dans la toile de l’existence, car la vie, même quand elle ne commence pas très bien, finit toujours mal. Et puis une mauvaise chute vaut mieux qu’une fin insignifiante. »
Sylvain Tesson.

Entretien avec Sylvain Tesson

Après avoir sillonné une grande partie du monde à pied, à cheval ou à vélo, Sylvain Tesson a relié la rive ouzbèke de la mer d’Aral aux côtes méditerranéennes de la Turquie en suivant, sur 3 000 kilomètres, les pipelines qui dessinent à la surface de l’Asie centrale et du Caucase des lignes de tension entre les nations mais aussi des axes de force géopolitiques : l’occasion rêvée de méditer sur le mystère de l’énergie, ce « gisement intérieur » qui sourd des profondeurs de chaque être...

Aventure - Pour cette expédition, comme pour les précédentes, vous avez choisi de voyager by fair means, c’est-à-dire « loyalement », sans propulsion motorisée. Mais le fil conducteur de votre trajet, qui suit celui des oléoducs et gazoducs d’Asie centrale, peut sembler assez éloigné de la poésie des steppes à laquelle vous nous aviez habitués...
Sylvain Tesson - Point du tout. Il y a une beauté des pipelines, une poétique des tubes, une plastique des lieux de la désolation. Les Russes ont laissé derrière eux (après plus d’un siècle d’occupation de l’Asie intérieure) des paysages industriels en voie de déréliction qui finissent par revêtir un caractère esthétique - à condition que l’on soit sensible à la beauté des mondes en ruine, des atmosphères crépusculaires. En outre, les pipelines ont une charge symbolique très forte. Ne sont-ils pas les artères dans lesquelles transitent l’or noir et l’or gris : le sang du monde moderne !

A. - D’où vous vient cette passion pour les pipelines, que vous considérez comme « des invitations au voyage » ?
S. T. - Lorsqu’un ingénieur trace l’itinéraire d’un oléoduc, il est soumis aux mêmes contraintes que s’il devait dessiner une nouvelle route ou poser les rails d’un chemin de fer. Il fait passer son tuyau là où la géographie le lui permet. Il cherche les cols, les vallées, les plaines et les replats. Il doit se faufiler dans les affaissements de la géographie, trouver la voie la plus simple, la plus naturelle. Et cette route suivie par les pipelines correspond aux pistes empruntées dans les siècles anciens par les hordes barbares, les caravanes marchandes, les aventuriers, les explorateurs, les princes et les gueux. Donc, lorsque vous progressez le long d’un tube, vous suivez une route historique. En outre, la ligne de renflement que dessine un pipeline sur le versant d’une montagne ou sur la carapace d’une steppe est une ligne de fuite que je trouve attirante. Lorsque je regarde un paysage, j’ai l’œil un peu architecte. Je cherche les axes de perspective et les tubes m’en offrent un, lequel - s’il n’est pas naturel - est puissant.

A. - Face à la menace de l’oil peak et de l’épuisement des ressources énergétiques, vous semblez adhérer à la théorie de la décroissance. De quoi s’agit-il ?
S. T. - Ce concept remet en question la notion de croissance sur laquelle repose l’édifice de l’économie globale. Comment continuer à développer notre monde en s’attachant à l’idée paradoxale et mentalement indéfendable d’une croissance économique supposée infinie (de plus en plus importante chaque année), alors même que les ressources naturelles qui alimentent cette croissance sont des biens finis, limités, non renouvelables et déjà en voie d’épuisement ? Devant ce paradoxe, cette schizophrénie rhétorique, des théoriciens (qui parfois conforment leurs actes à leurs pensées) préconisent la décroissance, c’est-à-dire le ralentissement de nos rythmes de vie, la baisse désirée, appelée, acceptée, organisée, de nos niveaux de vie et le retour à une existence plus simple, plus lente, ramenée à des préoccupations élémentaires inscrites dans un environnement local. Les tenants de la décroissance professent que le bien-être ne se mesure pas au volume de ce que l’on possède. Cette théorie est utopique et dangereuse si on la considère comme un modèle de société à appliquer brutalement sur une population par un corpus coercitif de lois. Elle est en revanche très belle et bienfaisante si on y conforme sa vie personnelle et si on guide son existence propre selon les principes qu’elle défend. L’harmonie, l’équilibre, la douceur d’être et l’austérité joyeuse sont de beaux gouvernails pour mener sa barque.

A. - Ne préférez-vous pas le scintillement des étoiles à la lumière des derricks et le cours sinueux des rivières aux flots du pétrole « en tubes » qui suivent un tracé rectiligne ? En un mot, pour reprendre l’expression d’André Breton, ne préférez-vous pas chercher « l’or du temps » que courir après « l’or noir » ?
S. T. - En courant le long des oléoducs, je ne me suis pas livré à une profession de foi. Je n’ai pas versé dans l’éloge de la puissance industrielle. Je ne me suis pas rangé du côté des Titans et de la technique (bien que le visage industriel de nos sociétés me fascine). J’ai voulu, pendant quelques mois, me plonger dans un univers, un environnement relié à l’extraction et au convoyage des hydrocarbures, pour méditer sur le mystère de l’énergie. D’autre part, qu’est-ce que l’or noir ? De la matière vivante décomposée au cours de millions d’années en une boue organique chargée d’énergie. C’est donc un concentré de durée, un précipité de temps (au sens chimique du terme), une pâte de vivant, cuisinée par les millénaires dans le chaudron des strates.

A. - Votre fil d’Ariane, c’est donc ici cette énergie. Un terme qui est, comme vous le dites vous-même, un « cabinet de curiosités » où figurent des éléments de provenances diverses. Mais s’il fallait en choisir une définition, laquelle retiendriez-vous ?
S. T. - Je proposerais ceci : l’énergie est le processus de transformation d’une force en dormance (un potentiel de force en nous), sous l’aiguillon de la volonté, en une cascade d’actions menées dans l’objectif d’assouvir nos besoins et de satisfaire nos désirs.

A. - Vous avancez que « toute source d’énergie se dégrade en même temps qu’elle rayonne » et que « tout principe vital s’affaiblit quand il agit ». C’est la théorie de l’« entropie », qui est le second principe de la thermodynamique. Ne pensez-vous pas au contraire que l’énergie spirituelle est inépuisable et... renouvelable ?
S. T. - Mais si ! Après m’être lamenté que chaque manifestation d’énergie contient en elle la preuve de l’usure du monde (lorsque le lapin se nourrit d’herbe, il consomme en fait quelques photons solaires irrémédiablement perdus), je fais référence à Bergson et à sa théorie de l’énergie spirituelle : « La force spirituelle tire d’elle-même plus qu’elle ne contient. » Autant dire que les productions de l’esprit sont les seules qui échappent au funeste principe de l’entropie. Nous ne perdons rien à penser alors que nous nous usons à agir.

A. - Vous dites que « les hommes comme les étoiles reçoivent à leur naissance un gisement intérieur », qui est une sorte de capital à faire fructifier. Pourquoi, d’après vous, certains l’utilisent à des fins positives et d’autres à des fins négatives ?
S. T. - C’est la question du Bien et du Mal, ce mystère qui fait pencher les hommes sur l’adret ou sur l’ubac de la morale (le versant lumineux ou obscur). Ce qui me fascine n’est pas l’utilisation vertueuse ou immorale de la force intérieure mais plutôt le fait que certains êtres semblent dotés d’un élan vital intarissable tandis que d’autres en paraissent dépourvus. D’où vient l’extraordinaire longévité d’un Maurice Baquet, d’une Alexandra David-Néel, d’un Théodore Monod ou d’un Henry de Monfreid ? D’un gisement d’énergie particulièrement fourni à la naissance ou d’une capacité supérieure de forage au fond des réserves ?

A. - Est-ce parce que « l’énergie humaine se nourrit de changement » que vous aimez tant partir à l’aventure ? Ce rythme de vie évite-t-il de sombrer dans l’habitude ?
S. T. - En voyage, l’être est confronté au jaillissement perpétuel d’imprévisibles nouveautés (pour emprunter l’expression bergsonienne qui définit le principe de la durée). L’errant ne sait pas ce que réservera le détour du chemin, le pli de la colline, la prochaine rencontre et la halte suivante. Le voyageur connaît ainsi un renouvellement permanent de sa situation. Il navigue en terrain mouvant. En route, il se trouve aux antipodes de l’existence sédentaire, réglée sur le papier à musique de l’habitude. Son corps, son esprit doivent se tenir aux aguets, prêts à réagir, capables de sauter d’une situation à l’autre avec l’énergie du rupicole. Le voyageur n’a pas peur de l’inconnu, il s’y précipite avec confiance et impatience. En outre, le mouvement, la pratique de la route invite l’être à ne jamais s’arc-bouter sur le moment passé ni à se projeter dans le moment à venir mais plutôt à célébrer avec bonheur la grande fête de l’instant. Le vagabond ressent la nécessité d’adhérer à la doctrine du hic et nunc. Son état de précarité physique, moral, social ne l’incite pas à parier sur les lendemains. Sur la corde raide, le danseur ne pense à rien d’autre qu’au pas qu’il est en train de faire. La finitude de l’instant présent lui suffit à faire l’expérience de l’infini : c’est le principe des sagesses asiatiques... L’attention portée au moment présent est une vertu hautement énergétique.

[...]

A. - Permettez-moi de relever un paradoxe : vous écrivez que ces paysages arides de la steppe vous fascinent mais ne vous émeuvent pas. Le froid vous attire plus que le chaud. Pourquoi éprouvez-vous le besoin d’y revenir souvent ?
S. T. - Parce que je revendique le droit à la contradiction. Si mon âme est davantage attirée par les sous-bois moussus des forêts tempérées et les sources d’eau claire des futaies bretonnes, je reste fasciné par la géographie de la désolation, les steppes rabotées par les vents, les horizons pelés et les ciels d’acier. Mon âme penche du côté de Brocéliande mais ma volonté de voyager, d’en découdre avec les pistes, de vivre de grandes parenthèses d’aventures me ramène dans les villages déglingués de la mer d’Aral asséchée.

A. - Après le tour du monde à vélo, la traversée de l’Himalaya, la chevauchée des steppes d’Asie centrale, votre expédition sur les pas des évadés du Goulag, et ce voyage de l’Aral à la Méditerranée, vers quels horizons allez-vous diriger vos pas ?
S. T. - Vers des horizons d’embruns, de vagues et de brouillard. Du flou, du mouvant et de l’indicible !

A. - Une dernière question. Vous vous définissez vous-même comme un «  coureur des steppes » et êtes pourtant un ardent défenseur de la lenteur. Avez-vous trouvé la réponse à votre propre interrogation : « Pourquoi nos ressorts nous poussent-ils à l’agitation au lieu de nous convertir à la sagesse zen ? »
S. T. - Je suis partisan de la lenteur de déplacement. Mais, par ailleurs, j’aime vivre vite, engranger, apprendre, faire, lire, voir, rencontrer, le plus de gens et le plus de choses possible. Je rafle les expériences. Je suis un homme pressé qui, parfois, va à pied. Quant à la question de se convertir à la sagesse, c’est-à-dire, un jour, de se sentir capable de désirer ce que l’on possède déjà (selon la définition de saint Augustin), j’en suis loin. Je n’ai pas encore trouvé l’arbre sous lequel m’asseoir. Pour l’instant, je ne pense qu’à courir le monde. Et à grimper aux arbres...

Propos recueillis par Gaële de La Brosse
Extrait de l’interview paru dans le magazine AVENTURE N° 112 de la Guilde Européenne du Raid.

BIBLIOGRAPHIE

Lac Baïkal, Visions de coureurs de taïga, avec des photographies de Thomas Goisque, Ed. Transboréal 2008.
Un témoignage sur le retour des Russes à la vie des bois, sur les rivages du lac Baïkal aussi nommé « L’oeil bleu de la Sibérie ».
Aphorismes sous la lune et autres pensées sauvages, Editions des Equateurs, 2008.
Eloge de l’énergie vagabonde, Editions des Equateurs, 2007.
Sous l’étoile de la liberté, 6 000 kilomètres à travers l’Eurasie sauvage, photographies de Thomas Goisque, Editions Arthaud, 2005.
Petit traité sur l’immensité du monde, Editions des Equateurs, 2005.
L’Axe du Loup. De la Sibérie à l’Inde, sur les pas des évadés du Goulag. , Ed. R. Laffont, 2004.
Kataströf ! aux éditions Mots, 2004.
Les Jardins d’Allah, Editions Phébus, 2004.
Nouvelles de l’Est, Editions Phébus, 2002.

FILM...

Les Chemins de la liberté de Nicolas Millet produit par Transparences productions et Voyage. 52 minutes - 2004.
Ce film a obtenu aux Ecrans de l’Aventure de Dijon 2004 le Prix Jean-Marc Boivin pour l’autanticité de l’aventure et le Prix Jeune Réalisateur.

Pour plus d’information :
tesson.sylvain@free.fr